Entretien avec l’Institut Ouïghour d’Europe

L’entretien a eu lieu en visioconférence et a été mené par Anna Kardava, épaulée par Nadège Serrero et Arthur Dufau ; il est retranscrit par Anna Kardava.

L’intervenante que nous avons rencontré pour cet entretien est un membre de l’Institut Ouïghour d’Europe. L’intervenante a tenu à garder l’anonymat, c’est pourquoi nous la surnommons Laure.

Pouvez-vous présenter l’Institut et votre rôle en son sein ?

Laure : L’Institut Ouïghour d’Europe a été créé en 2019 pour défendre la langue et la culture ouïghoure étant donné la situation actuelle en Chine. C’est une organisation qui découle de l’association Oghouz dédiée aux étudiants ouïghours en France. C’était une association de soutien permettant aux étudiants ouïghours de se créer un réseau, de célébrer toutes les fêtes culturelles ou religieuses ouïghoures, de garder un lien vivant avec leur communauté. Ensuite, ça a évolué : l’association a commencé à publier un journal, une revue académique intitulée Un regard sur les Ouïghours, qui visait à présenter la culture ouïghoure aux Français mais aussi aux Ouïghours de la diaspora. C’était une revue bilingue ouïghour-français. Les membres de l’association ont tous plus ou moins fini leur parcours universitaire, se sont insérés dans la vie professionnelle, certains sont retournés en région ouïghoure au Xinjiang et d’autres sont restés en France et ont commencé leur activité professionnelle ou ont enchaîné avec des doctorats et sont maintenant enseignants.

L’Institut a été créé à cause du durcissement de la répression chinoise en région ouïghoure, mais aussi pour adapter la structure aux membres de l’association Oghouz qui n’étaient plus du tout des étudiants, pour inclure plus de monde et diversifier les activités. Aujourd’hui, l’Institut organise des événements culturels pour la diaspora ouïghoure mais qui sont ouverts à tout le monde. Hormis la revue, nous donnons des cours de langue et de culture ouïghoures aux enfants de la diaspora pour qu’il gardent un lien et puissent parler ouïghour avec leurs parents, mais aussi pour les insérer dans la communauté de la diaspora parce que le lien avec leurs familles en région ouïghoure est totalement coupé. Ils ne peuvent plus avoir de contact du tout et ne peuvent bien sûr plus se rendre en région ouïghoure. Nous sommes là pour les encadrer dans leur expérience, dans leur traumatisme de grandir loin de leur communauté et avec cette terrible répression qui se déroule en arrière-plan pour eux. Nous apportons du soutien aux membres de la diaspora qui se retrouvent coupés de leur famille, qui se retrouvent en difficulté parce que la Chine, avant même qu’on découvre le problème des camps, avait commencé à refuser le renouvellement des passeports des Ouïghours à l’étranger donc les ambassades en France ont commencé à refuser de faire les papiers pour les Ouïghours, les incitant à rentrer en Chine où ils étaient enfermés et cela fait longtemps qu’on ne donne plus de passeports aux Ouïghours en Chine. Nous sommes là pour aider ces gens qui, se retrouvant sans papiers, se retrouvent à faire toutes les démarches administratives en France, dans un système qu’ils ne connaissent pas, dans une langue qu’ils ne pratiquent pas, d’autant plus que faire les démarches administratives reste compliqué. Les Ouïghours nouvellement arrivés du Kazakhstan ou de Turquie, qui ne se sentent plus en sécurité dans ces pays à cause des liens avec la Chine, viennent s’installer dans les démocraties occidentales, notamment la France, car ici nous avons un réseau. Ils ont tendance à partir vers des pays où ils connaissent déjà une ou deux personnes et nous les aidons également à obtenir des titres de séjour, à faire des demandes d’asile,…

Pour les personnes qui ne parlent pas du tout français, nous les accompagnons à tous les rendez-vous pour faire de l’interprétariat. Nous faisons aussi beaucoup de sensibilisation sur ce qui se passe en région ouïghoure : nous essayons d’informer le maximum de personnes, de faire bouger les choses du côté des politiques en encourageant notamment les députés à protester contre ce qu’il se passe en Chine. Nous avons aidé à la création d’un collectif de soutien aux Ouïghours à l’Assemblée Nationale. Nous faisons aussi des conférences : par exemple, notre présidente est docteure et travaille maintenant en tant que professeur à l’Inalco et nous avons une autre personnalité : la chaire des Études chinoises  à l’Université Libre de Bruxelles. Nous sommes donc beaucoup dans le monde universitaire et en lien avec des chercheurs de cette question au Royaume-Uni, aux Etats-Unis ou encore en Allemagne comme Adrian Zenz qui a traité les documents qui avaient fuité l’an dernier. On essaie de faire le lien entre le monde universitaire, la population européenne, c’est-à-dire surtout française, et la diaspora ouïghoure, et ainsi de faire dialoguer ces trois mondes.

Mon rôle dans l’institut… j’ai connu Rayan (la présidente) en cours de ouïghour à l’Inalco, au sein du master d’Études chinoises. Nous nous sommes bien entendues et Rayan m’a d’abord proposé de travailler pour l’association. J’ai commencé à travailler avec elle en 2018 et depuis la création de l’Institut, c’est moi qui gère la boîte mail, par exemple. Je m’occupe de la communication écrite hors réseaux sociaux. J’accorde des entretiens à des étudiants ou à des journaux. Je m’occupe aussi des demandes de financement, notamment quand il s’agit des demandes à l’international qui sont en anglais. Je suis d’origine britannique donc je me charge de tout l’aspect anglophone mais aussi l’administratif et tout ce qui est en arrière-plan. Par exemple, quand il y a un événement, c’est moi qui organise, réserve les salles, contacte les personnes qui font la restauration ; pour les conférences, c’est également moi qui contacte les universités qui vont nous accueillir.

Pourquoi ce revirement du gouvernement chinois ? Qu’est-ce qui a changé au cours de ces dix dernières années pour que la situation empire de cette façon ?

Laure : Comprendre la logique du gouvernement chinois est quelque chose que beaucoup de gens essaient de faire mais qui n’est pas si simple. Il faut savoir que ça a été progressif. Dans les années 80, il y a eu un relâchement. Après les années maoïstes, il y avait beaucoup plus de place pour s’exprimer, pour créer, pour vivre tout simplement. Les 55 minorités ethniques (qu’on ne devrait pas appeler minorités car les Ouïghours sont près de 11 millions, ce sont donc de grandes minorités) de Chine ont pu pratiquer leur religion de manière beaucoup plus libre qu’avant, elles ont pu vivre leur culture de manière plus directe. Beaucoup de livres ont été publiés, de nombreux historiens ouïghours et kazakhs ont commencé à s’intéresser à leur région, à leur histoire. Il était même encouragé que les peuples développent leur identité et le vivent pleinement. Il y a eu 10 ans de tolérance envers les Ouïghours, leur religion, leur langue et leur culture.

Il y a eu plusieurs événements qui ont changé la politique, notamment des incidents de révoltes en région ouïghoure. Il y a eu l’insurrection de Bahan et les émeutes de Gun Jang qui ont été très violentes. Ces mobilisations étaient pacifiques au départ mais très vite les forces de l’ordre sont intervenues. On ne sait pas exactement comment ça s’est passé mais ça a très vite mal tourné. Il y a eu des vagues de répression très dures. À partir de là, la rhétorique du gouvernement chinois a changé : ils ont commencé à parler de séparatisme et de mauvaises tendances qui se sont infiltrées à partir du Kazakhstan et des républiques nouvellement indépendantes. Cela a été un grand changement pour la région ouïghoure. On entendait beaucoup dans la rue que “ça va être notre tour”, “nous aussi on va prendre notre indépendance”, “on va devenir le Turkistan oriental ou le Ouïghouristan”, “la période de domination chinoise est presque finie”. Le gouvernement chinois a réagi à cela aussi.

Ensuite, il y a eu le retour de Hong-Kong à la Chine : beaucoup de Ouïghours s’attendaient à ce que les Britanniques ne cèdent pas Hong-Kong, qu’il y ait une guerre avec la Chine et que c’était leur opportunité pour prendre leur indépendance. Cela ne s’est bien sûr pas passé et a laissé une grande déception chez les jeunes éduqués ouïghours, qui espéraient un changement. À partir de 2001, avec les attentats aux Etats-Unis, il y a eu au niveau mondial une nouvelle rhétorique contre l’islamisme et la Chine en a profité pour changer son discours de “il faut combattre les séparatistes” à “il faut combattre les extrémistes religieux” ; elle s’est beaucoup servie de ça pour réprimer l’Islam, même les formes d’Islam très pacifistes. Les Ouïghours ne sont pas un peuple très religieux à la base, ils sont plutôt culturellement religieux.

Il faut savoir qu’il y a une discimination forte envers les minorités tibétaines, ouïghoures, kazakhs, mongoles… qui ne sont pas vues de la même manière que les Chinois “chinois”, les Hans. Cela s’est observé en région ouïghoure car on a encouragé une forte immigration de l’intérieur de la Chine des Hans à se déplacer vers la région ouïghoure. On a mis beaucoup d’argent pour les encourager. Tous les meilleurs emplois ont été assignés aux personnes Hans et pas aux personnes ouïghoures. Les investissements étaient pour les Hans. Ce n’était pas nécessairement la logique du gouvernement mais cela a été mal géré par ce dernier. Il y a eu beaucoup de frustration de la part des Ouïghours qui se voient envahis dans leur région. Le poids démographique des Hans est de 40% maintenant. Les Hans sont la deuxième ethnie en région ouïghoure. Les Ouïghours se sont vus marginalisés sur leur propre territoire qui est pourtant une région autonome. Il y a eu une montée des tensions et des incidents qu’on peut qualifier de terroristes, dont plusieurs attentats autant en région ouïghoure qu’à Pékin et au Yunnan. Il y a eu un incident dans la gare de Kunming : des personnes dites ouïghoures (mais cela n’a jamais été confirmé) ont attaqué des gens avec des couteaux, et cette attaque a fait 130 morts. Les personnes ouïghoures qui ont survécu ont disparu dans les prisons chinoises, on ne sait donc pas avec précision ce qu’il s’est vraiment passé. C’est malheureusement toujours le problème : le discours des chercheurs ouïghours essaie d’éclairer la situation mais étant donné la puissance du gouvernement et la vitesse à laquelle il agit, il est très difficile de retrouver la vérité. En 2009, il y a eu les insurrections de Urumqi : deux Ouïghours qui travaillaient dans une usine de jouets pour enfants dans le sud de la Chine se sont fait battre à mort par leurs collègues Hans. Le gouvernement n’a pas réagi et il n’y a pas eu justice pour les victimes. Cela a provoqué la colère des étudiants de l’Université de Urumqi qui se sont mobilisés et ont protesté dans la rue. Une fois de plus, ça a très vite mal tourné car les forces de l’ordre ont réagi très violemment, de même qu’avec la frustration accumulée, les Ouïghours se sont levés et la situation s’est envenimée. Il y a aussi eu des meurtres de civils Hans qui vivaient à Urumqi. Le jour d’après, les Hans sont sortis dans la rue pour tuer des Ouïghours. Bien sûr, ce sont les Ouïghours qui ont été le plus durement traités : il y a eu une vague de disparitions et de procès, des peines de mort.

Depuis, l’arrivée au pouvoir de Xi Jinping (un personnage particulier qui a une manière particulière de faire les choses) dénote un changement pour la Chine qui se ressent partout, et même par les Hans. Xi Jinping a fait transférer Chen Quanguo, ancien chef du parti au Tibet, au Xinjiang et c’est en 2016 que les choses ont commencé à changer dans la province : les disparitions ne s’arrêtent plus et deviennent de plus en plus fréquentes. En 2017, j’ étais au Xinjiang et je l’ai ressenti : les rues étaient complètement vides et des annonces gouvernementales étaient affichées, disant que “ces personnes sont parties travailler”, “sont parties à l’école”. Les gens dans la rue me disaient que leurs proches étaient portés disparus. On sentait quelque chose de différent, on ne savait pas ce qu’il s’était passé mais les gens étaient très inquiets. Ce n’est que plus tard que nous avons appris qu’il y avait ces camps, prouvé grâce à des images satellites qui faisaient disparaître de plus en plus de monde, puis des documents ont fuité et nous en avons appris davantage sur la manière dont les autorités chinoises sélectionnent les personnes qui sont envoyées en rééducation.

Quelle est la réaction de la communauté internationale face à cette situation ?

Laure : Ça a été très lent. Les choses commencent un peu à changer maintenant mais on sait ce qu’il se passe depuis 2018. Je dirais qu’il n’y a pas eu de réponse unie à l’international, même dans l’Union européenne, tous les États ne sont pas d’accord sur ce qu’il faut faire. Les démocraties européennes ont été informées assez tôt de ce qu’il se passait et ont décidé dans la majorité des cas de ne pas confronter la Chine directement ; les dirigeants en parlent, cependant pas publiquement, et leur stratégie consiste plutôt à les influencer par d’autres moyens. Pendant longtemps, les Etats-Unis n’ont rien dit puis ont commencé à en parler, lorsque cela s’accordait avec leurs intérêts personnels, idem pour l’Australie. Ces pays accueillent également une assez forte diaspora ouïghoure qui crée des organisations et qui essaie de faire changer les choses. Du côté des pays musulmans, nous avons été très déçus : il y a eu un silence assourdissant du côté de tous les pays arabes mais aussi du Pakistan et des républiques ex-soviétiques qui ont même aidé la Chine à étouffer les mouvements qui tentaient d’informer le monde sur ce qu’il se passait. Le Kazakhstan a par exemple vite réprimé les associations et les journaux ouïghours qui existaient, car la pression que la Chine y applique est très forte : le Kazakhstan, comme le Pakistan, est économiquement dépendant de la Chine, et d’autant plus avec la nouvelle route de la soie qui est un autre élément à prendre en compte. Ces nouvelles initiatives économiques de la Chine touchent de nombreux pays, du Sri-Lanka à la Grèce, ce qui lui donne la possibilité d’avoir plus de pouvoir sur ce genre de choses.

En Europe, ce qu’on voudrait, c’est une réponse de l’UE : que tous les pays membres se mettent d’accord et confrontent la Chine mais ce n’est pas possible. L’UE est divisée et la Chine a bien joué le jeu, elle a réussi à isoler certains pays, à les rendre très fortement dépendant de la Chine ; je pense notamment à la Grèce et à la Pologne. On en parle dans l’Union européenne mais, selon moi, il n’y aura pas d’action forte car l’UE est toujours en train de négocier un accord économique avec la Chine et cette question des Ouïghours gêne.

La France n’a rien dit pendant longtemps et pourtant nous portions une certaine pression sur les députés, nous envoyions des lettres au président, à la femme du président. Pendant deux ans, il ne s’est rien passé. Pour moi, ce n’est pas assez mais les choses commencent à s’améliorer : maintenant, on a un collectif de solidarité ouïghour à l’Assemblée Nationale grâce à notre présidente Rayan. En Belgique aussi, on commence à en parler dans les cercles politiques. On ne peut pas parler d’une réponse internationale : on est tellement divisé sur cette question, même les démocraties occidentales n’en parlent pas assez et s’ils en parlent, il ne font rien derrière. Seuls les Etats-Unis ont imposé des sanctions mais on ne se fait pas d’illusions, on sait que parler des Ouïghours leur apporte des avantages.

Pour rester en Europe, quelle est la politique d’accueil des Ouïghours ?

Laure : Je ne sais pas s’il y a une politique d’accueil spécifique pour les Ouïghours. Nous sommes plutôt sur du cas par cas, au vu de notre expérience en tout cas. Nous avons des cas où la personne a déjà de la famille en France, des cas qui arrivent en ayant survécu aux camps et qui obtiennent leurs papiers rapidement, mais il y a des cas où cela prend bien plus longtemps. Nous avons aussi des cas où les personnes sont déjà en France et font la demande pour ne pas avoir à retourner en Chine quand leur passeport expire.

Le Président Emmanuel Macron a accordé une interview pour Brut début décembre 2020. Rémy Buisine a posé cette question : “Aujourd’hui, beaucoup pointent une certaine forme d’inaction de votre part [sur les Ouïghours]. Qu’est-ce que vous leur répondez ?” Sa réponse : “Je me suis engagé, je l’ai dit publiquement. Surtout, je l’ai dit à mes homologues chinois. […] Quelle est l’action utile que je dois mener ? Je ne vais pas déclencher la guerre avec la Chine sur ce sujet”. Quelle a été votre réaction et celle de l’Institut à l’issue de cette interview ?

Laure : Nous avons tous été très déçus et nous avons senti une certaine forme de trahison : les Ouïghours de l’Institut et ceux de la diaspora ont tous été accueillis en France et se sont fait leur vie ici, ils ont accepté la nationalité française. Ils comptent vraiment s’intégrer à cette société. Étant donné leur passé et la région dans laquelle ils ont grandi, ils sont très reconnaissants envers la France pour la nationalité mais aussi pour les valeurs de la République française, le fait qu’ils peuvent vivre ici en liberté, qu’ils peuvent se rendre à la mosquée, qu’ils peuvent enseigner la langue ouïghoure à leurs enfants. La France est une source de fierté pour eux. Le fait que le président dise cela, de cette manière si banale, c’était assez blessant pour tout le monde. Il y a beaucoup de choses à faire entre parler à ses homologues chinois en privé et déclarer la guerre à la Chine. Le fait qu’il pose les choses comme ça, je trouve que c’est assez choquant, même pour des non-Ouïghours ; c’est en quelque sorte un acte de déresponsabilisation. Au niveau international, être président de la France, ce n’est pas rien. C’est un pays qui a des valeurs et qui doit s’y tenir. Il y a quand même une très faible partie de la population qui, participant activement à la vie française, vient de la province du Xinjiang en Chine et se retrouve privée de liens avec leurs familles, privée de contact avec leur région mère et dans une situation très instable en France car il faut savoir que la répression chinoise les suit en France. Ils sont harcelés par le gouvernement chinois en France, même ceux qui ont la nationalité française, ça ne s’arrête pas. Les proches restés en région ouïghoure sont utilisés par le gouvernement chinois pour punir les Ouïghours qui sont en France et qui osent parler de ce qu’il se passe en Chine. Avec cet acte de déresponsabilisation, le président a quand même laissé de côté une partie de sa population qui faisait un minimum confiance à ce pays qu’est la France et qui s’attendait à beaucoup plus, je crois, de sa part.

Sur une note plus d’espoir, avez-vous déjà entendu parler de Raphaël Glucksmann et de son combat en tant que député européen qui relève un peu la barre de l’engagement sur cette question ? Êtes-vous en contact direct avec lui ? Trouvez-vous son combat suffisant ou est-il assez suivi et entendu puisqu’il était question de mobiliser une communauté sur les réseaux sociaux pour faire plier les grandes marques ?

Laure : Oui, nous travaillons avec Raphaël Glucksmann depuis quelques années déjà. Il est très proche de l’Institut, de notre présidente aussi et la plupart des actions qu’il mène, c’est en collaboration avec l’Institut. Il nous a beaucoup aidé avec l’accueil de Gulbahar Jalilova, il s’est rendu à l’aéroport avec notre présidente pour aller la chercher, il a aidé quant au traitement de ses papiers,… Il nous soutient dans tout, autant sur les réseaux sociaux mais aussi dans le concret comme pour le cas de Gulbahar. Nous sommes très reconnaissants d’avoir ce genre de personnalité qui nous soutient, nous continuerons de travailler avec lui.

Nous savons que la Chine est une forteresse en ce qui concerne la fuite des données et des renseignements : comment parvenez-vous à avoir des informations fiables, des images, des informations de tous les jours ?

Laure : Ce n’est pas un problème nouveau pour la région ouïghoure, nous avons beaucoup de sources différentes : nous faisons constamment du cross referencing puisqu’avec le peu d’informations en notre possession, il faut toujours retrouver des bribes des mêmes informations dans diverses sources. Cela dépend de la nature des informations. Par exemple, pour les images satellites, c’est un étudiant chinois Hans au Canada qui a commencé à regarder sur Google Maps et a ensuite contacté Adrian Zenz. Il voyait le progrès de la construction des camps. Zenz a aussi utilisé des documents de commande de matériel de construction, de fils barbelés, fils électriques,… attestant du nombre croissant de constructions qui avaient lieu. Parfois, nous avons aussi des appels, par exemple de la radio Free Asia, basée aux Etats-Unis et financée par le gouvernement américain. C’est un numéro que beaucoup de gens connaissent en région ouïghoure. Il y a quelques années, un Ouïghour avait demandé à un touriste de pouvoir passer un appel à Free Asia et faire une actualisation de la situation. Dès qu’il y a une opportunité, elle est prise et nous arrivons à avoir des informations de cette façon. Pour ce qui est du travail forcé ouïghour, le gouvernement chinois a créé des offres d’appel pour que les usines chinoises achètent de la main-d’œuvre ouïghoure. Ils ne sont vraiment pas discrets. Comme le chinois est une langue peu connue, ils ont eu un faux sentiment de sécurité juste en écrivant en chinois. Il y a eu une étude intéressante sur la manière dont on parle des Ouïghours dans les médias chinois écrits en chinois et comment on en parle dans les médias chinois écrits en anglais : la différence est incroyable. Ils savent que s’ils publient des choses en chinois, il y aura moins de personnes qui pourront le lire en-dehors de la Chine. Des personnes arrivent toutefois à entrer dans la région ouïghoure : même si c’est beaucoup plus contrôlé, tant qu’on est étranger, et surtout européen, américain ou australien, il est malgré tout plus ou moins possible de circuler sur place, à la différence d’un Chinois ou d’un Ouïghour. Actuellement, nous nous battons pour la libération des personnes en camps de rééducation, puisque selon les témoignages de membres de la diaspora qui perdent contact avec leur famille ou leurs amis, nous savons qui disparaît. Nous ne pouvons pas avoir de lien direct avec la famille, c’est trop dangereux pour les membres de la diaspora, donc nous passons généralement par quelqu’un d’autre. Par exemple, notre présidente a longtemps su que sa mère et sa sœur étaient en relative sécurité parce qu’une amie veillait sur elles de loin et envoyait des messages pour lui dire que tout allait bien. Il y a pendant longtemps eu un code, celui de la météo. Il ne fallait pas parler directement de ce qu’il se passait parce que nous sommes toujours écoutés en Chine. Nous utilisions aussi l’euphémisme “il est allé à l’école” qui voulait dire que la personne avait été disparue et/ou envoyée dans les camps. Ce n’est pas idéal mais nous y arrivons quand même, malgré le peu d’informations que nous recevons.

On a plusieurs fois entendu parler de la persécution en France pour les personnes Ouïghoures, est-ce toujours une réalité aujourd’hui ?

Laure : Nous remarquons souvent la technique des appels. Parfois, quelqu’un qui leur parle et leur dit qu’il faut rentrer en Chine, que c’est un magnifique pays. Ils font parfois même appeler des membres de la famille qui sont en région ouïghoure. C’est le premier contact que les membres de la diaspora ont avec leur famille depuis longtemps : leur soeur ou leur mère leur dit que le Xinjiang est une région magnifique, que les paysages sont super beaux, que les gens sont super heureux, qu’ils ne pourront jamais avoir une aussi bonne vie dans les démocraties occidentales qu’ils ne pouvaient l’avoir en région ouïghoure. L’appel dure peu de temps en général. D’autres se sont fait harceler au téléphone par les autorités chinoises, à toute heure de la journée et de la nuit. Des personnes de l’ambassade ou même des étudiants chinois sont envoyés à des conférences liées aux populations ouïghoures pour perturber l’événement, clamer que tout n’est que mensonge, qu’il y a un problème d’extrémisme religieux mais que ça ne concerne pas la majorité de la population. Des Ouïghours gardent le silence parce qu’ils ont peur des représailles pour leurs proches en région ouïghoure. Par exemple, lorsque notre présidente a eu plus de visibilité et commençait à donner des entretiens, les autorités chinoises ont fait disparaître sa famille pendant une semaine comme moyen de pression. Le message était clair : “vous savez ce qu’on peut faire donc faites attention à vous”. Nous connaissons beaucoup de cas comme cela où le gouvernement utilise les proches : parfois des vidéos, des photos sont envoyées, tout est permis. Il faut aussi faire attention à ce que les Ouïghours reçoivent par la poste. Pendant longtemps, c’est moi qui recevait le courrier de la présidente pour qu’ils n’aient pas son adresse personnelle. Parfois, des personnes approchent des Ouïghours ou des gens qui travaillent à l’Institut ; ça m’est arrivé plusieurs fois alors que je promenais mon chien dans les parcs de Paris. La conversation tournait très vite  sur mon emploi à l’Institut Ouïghour ; ce sont des petites mesures prises pour créer un sentiment d’insécurité et justement pour que les gens ne parlent pas.

À notre échelle, comment peut-on s’engager pour aider dans cette situation ?

Laure : C’est une question qui revient souvent : il faut partager au maximum autour de vous, en parler, partager sur les réseaux sociaux, signer les pétitions. Il y a des campagnes globales mais aussi des campagnes spécifiques pour des personnes qui ont leur mère ou leur sœur dans les camps. Parfois ça aboutit. Si vous vous sentez généreux, vous pouvez aussi faire un don à l’Institut : nous faisons une collecte de fonds depuis un an pour ouvrir un Institut à Paris. Ce serait un lieu où on montrerait la culture ouïghoure, où les Ouïghours pourraient venir pour se sentir un peu plus chez eux, pour rencontrer d’autres Ouïghours, pour assister à des conférences, des événements culturels. Notre plus grand objectif est d’avoir une salle de classe qui est juste à nous pour les enfants parce qu’en ce moment, nous faisons leurs cours à l’Inalco, ce qui est très bien mais c’est une salle que nous utilisons une fois par semaine et nous ne pouvons ni laisser des choses ni se l’approprier. Nous aimerions donc avoir un lieu où les enfants se rendent une fois par semaine pour leur cours de ouïghour, où l’on puisse afficher une carte de la région ouïghoure, où l’on puisse mettre des petites décorations. Ils ont leurs petits costumes. Nous faisons aussi des ateliers de danse, c’est central pour la culture ouïghoure et donc qu’ils puissent laisser leurs costumes, les dessins qu’ils font en classe, pour créer un endroit où ils se sentent en sécurité. Ce que vous pouvez faire aussi, c’est écrire à vos représentants politiques pour essayer de mettre la pression sur eux, pour qu’il la fassent remonter et pour que peut-être le président Macron repense à sa stratégie face à la Chine. Ce sont de petites actions, mais si on s’y met tous ensemble, c’est la seule manière possible : encouragez les gens à faire ces petits gestes et nous espérons que la situation s’améliorera. Nous espérons aussi que l’Institut sera sur pied (de manière physique) afin d’au moins soutenir les Ouïghours en France.

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