Le nettoyage ethnique des Rohingyas : le gouvernement est-il le seul coupable ?

Un nettoyage ethnique vise la “suppression d’un groupe particulier d’un territoire particulier, souvent dans des régions frontalières d’États cherchant à se débarrasser de ce qu’ils pensent être des populations indésirables”. Le géographe Stéphane Rozière définit le nettoyage ethnique comme un acte préalablement organisé, dans le but de terroriser un groupe ethniqueet de le pousser à quitter un secteur donné, surtout s’il y vit depuis des siècles. Le “nettoyage” est une opération d’ordre militaire. Le terme “Rohingya” désigne une minorité musulmane de Birmanie vivant dans le nord-ouest de l’État Rakhine appelé encore l’Arakan, l’un des États les plus pauvres du pays, à la frontière avec le Bangladesh. Ils sont sunnites et parlent une langue indo-européenne, très proche du Bengali. On estime leur nombre à 1 million sur une population de 3 millions de personnes dans l’Arakan.

En 1947, la première Constitution du pays est élaborée. Elle prévoit la division du Myanmar en sept grandes régions et en sept États semi-autonomes, correspondant aux sept principales ethnies du pays et la Constitution n’accorde pas les mêmes droits à toutes les minorités.

En 1960, après les premières élections organisées au Myanmar, le bouddhisme, pratiqué par 89 % de la population, devient la religion d’État. Les minorités religieuses (4 % chrétiennes et 4 % musulmanes) sont mises à l’écart et persécutées, au premier rang desquelles les Rohingyas, musulmans, qui voient leur liberté de circulation restreinte dès 1962 : ils ne peuvent quitter leurs propres villages ou sont enfermés dans des camps, une situation qui ne fait que perdurer depuis. En 1974, une loi institue l’obligation pour les citoyens et citoyennes de posséder un document attestant qu’ils sont enregistrés comme nationaux. Les Rohingyas se voient refuser l’obtention de ce document et sont enregistrés en tant qu’étrangers. En 1977, le gouvernement met en place un programme nommé “Nagamin” afin de lutter contre l’immigration illégale, ciblant essentiellement les Rohingyas. Ils sont pourchassés par l’armée birmane et par des groupes armés locaux soutenus par le régime.

Les preuves d’un nettoyage ethnique à l’encontre des Rohingyas

Une discrimination politique, économique et socio-culturelle envers les Rohingyas

Le 15 octobre 1982 est promulgué l’acte de citoyenneté de la république de l’Union du Myanmar qui distingue trois degrés de citoyenneté : la pleine citoyenneté, la citoyenneté associée pour les 135 ethnies alors reconnues – celles installées au Myanmar antérieurement à la colonisation britannique (1886) – et la citoyenneté par naturalisation. Cette loi dénie la citoyenneté birmane aux Rohingyas en raison de leurs difficultés à prouver leurs origines et l’ancienneté de leur présence sur le territoire ; leurs demandes d’examen de leurs documents d’identité sont systématiquement rejetées par les autorités. Les Rohingyas deviennent alors apatrides, privés de leur nationalité. Le Myanmar appliquant la règle du jus sanguinis, les personnes nées de deux parents apatrides deviennent elles-mêmes apatrides.

Si dans les années 1990, des cartes blanches sont distribuées aux exclus des trois catégories de citoyens, essentiellement les Rohingyas et les immigrés indiens et chinois, les persécutions envers les premiers se poursuivent. Le gouvernement contraint les Rohingyas à des travaux forcés de construction de routes, d’habitations ; l’armée confisque leurs terres et leurs habitations. Ils sont déplacés de force vers le nord de l’État de Rakhine où l’on interdit leurs déplacements. Les mosquées sont détruites et la pratique de l’Islam est interdite. Des centaines d’exécutions, de viols et d’actes de torture sont recensés. Des centaines de milliers d’entre eux fuient le Myanmar vers le Bangladesh durant cette période. Depuis la fin des années 1970, plus d’un million de Rohingyas ont fui le Myanmar suite aux exactions de l’armée. Ils ont souvent été décrits comme “la minorité la plus persécutée au monde”.

En 2008, une nouvelle Constitution maintient toujours les Rohingyas hors de la communauté nationale. Les exactions se poursuivent et leurs droits demeurent restreints : pas de liberté de déplacement, autorisation nécessaire pour se marier, pour travailler, limitation du nombre d’enfants, accès très limité à l’école et aux soins de première nécessité,… Plus récemment, en 2012, des conflits ont de nouveau éclaté dans l’État de Rakhine entre les groupes armés de différentes ethnies et l’armée nationale. Les violences et les persécutions visant spécifiquement les Rohingyas se sont multipliées et ont provoqué la fuite de dizaines de milliers d’entre eux au Bangladesh.

La détresse des réfugiés en exil perpétuel

En raison des persécutions qu’ils subissent, des centaines de milliers de Rohingyas ont fui le Myanmar. Les États vers lesquels ils fuient sont principalement le Bangladesh, la Thaïlande, la Malaisie et l’Indonésie. Aucun n’est signataire de la Convention de 1951 relative au statut de réfugié, ni de la Convention de 1954 relative au statut d’apatride. Les Rohingyas sont refoulés aux frontières de ces États d’Asie du Sud-Est ou privés de tout droit s’ils parviennent à entrer sur leur territoire.

La proximité géographique du Bangladesh, ainsi que les origines bengalis communes expliquent pourquoi les Rohingyas en fuite se sont d’abord tournés vers cet État. Au Bangladesh, de nombreux camps de réfugiés se sont formés lors des différentes vagues d’exode. Deux d’entre eux seulement sont reconnus officiellement par les autorités bangladaises : le camp de Nayapara, près de Teknaf, qui accueille environ 34 000 Rohingyas en 2017 et celui de Kutupalong, près d’Ukhiya, qui en compte environ 900 000 en 2018. En 2018, l’agence des Nations Unies pour les réfugiés et le gouvernement bangladais ont coopéré, inscrivant chaque réfugié sur des listes qui leur ouvraient droit à la reconnaissance du statut de réfugié. Cependant, le 4 décembre, après des mois de polémiques et de mises en garde de certaines organisations humanitaires, les autorités du Bangladesh ont commencé les opérations d’un transfert controversé de certains réfugiés Rohingyas vivant par centaines de milliers dans des camps du district de Cox’s Bazar, dans le sud du pays sur une île.

Un bon nombre d’entre eux a également tenté de rejoindre le sud de la Thaïlande dans le but de trouver refuge en Malaisie ou en Indonésie, pays où l’Islam est la religion majoritaire. Malgré cet exode des Rohingyas les autorités thaïlandaises envoient des messages contradictoires quant à leur politique en ce qui concerne les Rohingyas.

En quelques années, environ 100 000 hommes et femmes rohingyas ont emprunté des filières clandestines pour rejoindre la Malaisie, pays musulman prospère. Ils ont commencé à faire la fortune des passeurs des mers, surtout à la suite de la violente répression des émeutes de 2012. Après la découverte de charniers de migrants en 2015, les pays de la région avaient décidé de mettre fin au “boat service”. Mais les réseaux clandestins sont toujours actifs. Les Rohingyas travaillent sur les chantiers ou dans les arrière-cuisines pour des salaires de misère, subissant le chantage constant de dénonciation pour séjour irrégulier.

L’Indonésie, pays musulman, est une fausse terre d’asile pour les Rohingyas. Fuyant la persécution en Birmanie bouddhiste, les Rohingyas musulmans pensent trouver un asile dans le plus grand pays de l’Islam. La population indonésienne accepte pourtant ses frères de religion persécutés, d’autant que l’économie connaît depuis plusieurs années un taux de croissance, et le président soutient publiquement cette minorité. Pourtant, au lieu de la liberté rêvée, les Rohingyas sont placés dans des centres de rétention administratifs, où ils sont considérés comme prisonniers. Ils ne peuvent ainsi ni travailler ni étudier, demeurant à jamais des citoyens de seconde zone.

Suite à la pandémie de COVID-19, plusieurs pays de la région, dont la Malaisie, ont renforcé les contrôles en mer et ont empêché les embarcations de réfugiés de débarquer. Les Rohingyas sont en exil perpétuel puisqu’aucun État d’Asie du Sud-Est ne leur permet de vivre dans des conditions décentes. Ils ne sont reconnus comme ressortissant d’aucun État, n’ont aucun moyen d’acquérir la nationalité ou un titre de séjour dans ces États avec les législations en vigueur.

Un peuple dont l’existence est déniée

Le Statut de Rome de la Cour pénale Internationale répertorie 11 types d’actes qui, lorsqu’ils sont commis sciemment dans le cadre d’une attaque généralisée et systématique, constituent des crimes contre l’humanité. Au moins six de ces actes perpétrés dans le cadre de la vague de violence qui submerge le nord de l’État d’Arakan au Myanmar sont recensés : le meurtre, l’expulsion et le déplacement forcé, la torture, le viol et d’autres violences sexuelles, la persécution et d’autres actes inhumains tels que la privation de nourriture et de provisions vitales.

La Birmanie est pleinement responsable du nettoyage ethnique de son impopulaire groupe minoritaire musulman, malgré les affirmations du gouvernement qui soutient le contraire. Ces politiques se manifestent par les actions et l’inaction des forces de sécurité de l’État, par le refus du gouvernement de protéger les Rohingyas contre de nouvelles violences de la part du groupe à majorité bouddhiste de l’État, et par son refus de fournir une aide vitale aux camps de déplacés rohingyas, où ils se trouvent actuellement.

Le gouvernement continue de nier un nettoyage ethnique alors que de très nombreux actes de violence sont perpétrés et les restrictions de liberté continuent d’être appliquées par les autorités à l’encontre des Rohingyas. Cantonnés dans des camps, où les conditions de vie sont

inhumaines, ils doivent toujours demander l’autorisation pour se déplacer d’une ville à une autre, pour se marier, et n’ont toujours pas le droit d’avoir plus de deux enfants.

Récemment, le pouvoir birman a cessé d’employer le terme “Rohingya” et les appelle “Bengalis” pour mieux les considérer comme des étrangers venus “des Indes” illégalement sur le territoire. Certaines organisations bouddhistes radicales influentes, colportant l’idée que le pays est menacé d’invasion par les populations musulmanes du Bangladesh, appellent à l’expulsion de tous les musulmans de l’État et les autorités ont confisqué tous les documents qui permettaient encore aux Rohingyas de prouver leur identité. Cette négation du terme s’accompagne d’une poursuite des violences envers ce groupe.

La réponse de la Communauté internationale : pourquoi n’arrive-t-elle pas à mettre fin au conflit ?

La Communauté internationale, entre condamnation et inaction

Mis à part quelques sanctions ciblées, la communauté internationale a opté pour la discrétion. L’Agence des Nations Unies pour les réfugiés (HCR) a appelé la communauté internationale à augmenter son soutien aux Rohingyas, dont 700 000 sont réfugiés au Bangladesh. L’ONU peine à se faire entendre auprès du pouvoir birman. En mars 2017, le Conseil des droits de l’Homme avait mis en place une mission d’établissement des faits qui devait permettre à des enquêteurs de se rendre en Birmanie pour enquêter sur les Rohingyas et sur d’autres conflits ethniques. Mais Rangoun a refusé de coopérer. L’ONU a dû mener ses observations dans les camps au Bangladesh et en Thaïlande.

En juin 2018, l’Union européenne et le Canada ont sanctionné sept hauts responsables birmans. Cela consiste en un gel de leurs éventuels avoirs dans l’Union européenne, doublé d’une interdiction de séjour sur le territoire européen. Les États-Unis ont, eux, sanctionné quatre commandants et deux unités militaires. Le but, c’est de viser les militaires et non le gouvernement civil. La position de l’UE, c’est de soutenir la transition démocratique en cours”, analyse Camille Cuisset.

Le 27 septembre 2018, le Conseil des droits de l’Homme des Nations Unies a adopté une résolution visant à créer un mécanisme de collecte et de conservation des preuves de crimes de droit international perpétrés au Myanmar. D’autres mesures ont été prises en vue d’obtenir la reddition de compte, notamment avec des sanctions ciblées visant des responsables de l’armée décidées par plusieurs États et par l’Union européenne, ainsi qu’une demande faite par la procureure de la Cour Pénale Internationale d’ouvrir une enquête sur les crimes relevant de la compétence de la Cour commis contre la population rohingya depuis octobre 2016.

La même année, une mission d’enquête internationale indépendante des Nations Unies a présenté un rapport détaillant les exactions commises : “assassinats”, “disparitions”, “tortures”, “violences sexuelles”, “travail forcé”,… soit “les crimes les plus graves au regard du droit international”. Une fin de non-recevoir a été adressée en retour à l’ONU par le chef de l’armée birmane, objectant que l’organisation n’avait pas le “droit d’interférer” dans les affaires intérieures birmanes.

Ces crimes, étayés par des preuves matérielles indéniables, sont maintenant falsifiés et réinterprétés par l’armée birmane afin de les faire entrer dans le “roman national” birman. Ainsi, pour le gouvernement birman, il s’agissait, en août 2017, d’une “campagne de lutte antiterroriste” visant à neutraliser la menace islamiste émanant de “rebelles” de la guérilla rohingya. L’attaque de militants de l’ARSA contre des postes frontières le 25 août 2017, un tournant, justifiait selon lui les sanglantes représailles qui suivirent.

La préméditation et l’intention génocidaire ne font aujourd’hui plus de doute : cette attaque fut saisie comme une opportunité par l’armée birmane pour engager un “possible génocide” selon l’ONU, préparé et organisé, avec un mode opératoire répété dans plusieurs villages et des milices civiles armées et entraînées pour tuer.

La Cour Internationale de Justice (CIJ) a rendu une ordonnance contre la Birmanie, exigeant des mesures pour la protection des Rohingyas et demandant au pays de s’y conformer. La décision, datée du 23 janvier 2020, impose des mesures contre le gouvernement birman dans le cadre de la Convention de 1948 pour la prévention et la répression du crime de génocide. La Birmanie a également été appelée à prendre toutes les mesures possibles pour empêcher le meurtre de Rohingyas et toute atteinte physique ou mentale à des membres de la minorité musulmane, que ce soit par l’armée ou par tout groupe armé non officiel. Le pays doit également soumettre un rapport à la Cour Internationale de Justice dans les quatre mois, puis d’autres rapports tous les six mois jusqu’à ce qu’une décision finale soit prise par la CIJ.

Réaction de la Birmanie face à ces accusations

Suu Kyi, au pouvoir depuis 2016, dénonce la “désinformation” sur la crise des Rohingyas. “Ce genre de fausse information est seulement la partie émergée d’un énorme iceberg de désinformation“, déclare-t-elle lors d’un échange téléphonique avec le président turc Recep Tayyip Erdogan publié par son service de presse. Elle se référait à la publication fin août 2017 de photos à l’authenticité douteuse par le vice-premier ministre turc Mehmet Simsek, qui dénonçait un “nettoyage ethnique”. Il avait retiré les photos, mais l’affaire fit scandale en Birmanie, où la majorité bouddhiste, dont fait partie Aung San Suu Kyi, accuse la communauté internationale, notamment les médias étrangers, d’avoir un parti pris pro-rohingya. Malgré tout, Aung San Suu Kyi a cherché à répondre “aux inquiétudes” d’Erdogan : “Nous savons bien mieux que d’autres ce que c’est que d’être privés de droits et de protection démocratique“, dans une allusion à ses années de lutte contre la junte militaire et d’assignation à résidence. “Nous ferons en sorte que tous les habitants de notre pays voient leurs droits protégés“, s’est-elle engagée, dans un premier commentaire très attendu de celle qui avait gardé le silence depuis les premières attaques fin août 2017.

Suite à l’ordonnance du jeudi 23 janvier 2020 de la Cour Internationale de Justice, les réactions sont partagées en Birmanie : certains craignant une forte pression de la communauté internationale voire des sanctions commerciales. Le gouvernement birman a réagi fermement en affirmant que la condamnation infondée de la CIJ contre la Birmanie présente une image déformée de la situation. Kyaw Nyunt, pasteur baptiste de l’Église Judson à Rangoun, estime de son côté que l’ordonnance de la CIJ est destinée à éviter les violations des droits de l’Homme, et affirme que c’est justement ce qu’a fait le gouvernement birman. Pe Than, parlementaire au sein de la Chambre Basse pour le Parti National Arakan, y voit “un signal que notre pays devra faire face à d’énormes pressions de la part de la communauté internationale et qu’il pourrait subir des sanctions économiques, ce qui serait très éprouvant pour nous, alors que le pays est en pleine transition démocratique”. Il ajoute que la perception de la situation par la communauté internationale et la réalité sur le terrain sont deux choses totalement différentes, et il soutient qu’il n’y a pas eu de génocide dans le pays. La conseillère d’État Aung San Suu Kyi a décrit les violences comme un “conflit interne armé” déclenché par des attaques des militants rohingyas contre des postes de sécurité du gouvernement. Elle a appelé les juges de la CIJ à rejeter les accusations de génocide et à laisser la cour martiale birmane traiter les abus commis. “Une bonne évaluation de la capacité de la Birmanie à gérer la question des violations en Arakan ne sera possible que si on permet à la justice intérieure de faire son travail, a-t-elle déclaré le 23 janvier 2020, citée dans un article du Financial Times. Nous voyons donc que malgré les accusations de la communauté internationale, la Birmanie nie les faits et refuse de reconnaître la situation. Malgré l’affirmation de l’État à punir les coupables, rien de concret n’est fait. En effet, comment la communauté internationale peut-elle punir lorsque l’État lui-même est responsable ?

Le rôle de la Chine n’apaise pas le jeu

Au niveau régional, la Birmanie est soutenue par l’ASEAN, l’association des pays d’Asie du Sud-Est. La Birmanie peut aussi compter sur l’appui de la Chine, ou encore sur la bienveillance de l’Inde “avec Narendra Modi qui applique dans l’État d’Assam une politique un peu similaire” David Camroux). La Chine et la Russie, membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU, ont déposé leur veto à la demande de renvoi du cas de la Birmanie devant la Cour Pénale Internationale.

Dominant largement l’Association des Nations de l’Asie du Sud-Est (ASEAN), créée en 1967 et rejointe en 1997 par la Birmanie, la Chine, bien qu’elle n’en fasse pas partie, a développé des relations de type tributaire avec ses voisins asiatiques. Elle les considère encore aujourd’hui peu ou prou comme ses vassaux, notamment le Vietnam et la Birmanie. “La Chine joue un jeu qui n’apaise pas, » affirme David Camroux : « Elle profite des conflits entre groupes ethniques pour les déplacements de population nécessaires à ses grands projets de construction de pipeline ou de barrages”. Le soutien apporté par Pékin aux armées rebelles de plusieurs minorités ethniques birmanes près de sa frontière est ainsi un secret de Polichinelle. Le respect, dans le cadre de l’ASEAN, du principe de non-ingérence dans les affaires intérieures des pays membres a entraîné un laissez-faire en matière de violation des droits de l’Homme.

Les enjeux autour du Rakhine dépassent cependant le simple cadre national birman. La Birmanie représente un intérêt stratégique et économique considérable pour la Chine. En effet, 80% du pétrole importé par la Chine transite par voie maritime par le détroit de Malacca, foyer de piraterie endémique, et la mer de Chine méridionale, où des contentieux territoriaux opposent la Chine aux pays riverains. Alors que la Chine est devenue le premier importateur de pétrole au monde, on comprend tout l’intérêt que représente pour Pékin un accès par les côtes birmanes aux ressources en hydrocarbures du golfe du Bengale. Il s’agit pour elle d’ouvrir une “nouvelle route maritime de la soie”. Le gazoduc (2013) et l’oléoduc (2015), construits et financés par Pékin entre le Rakhine et le Yunnan chinois, s’inscrivent dans cette perspective. La construction en 2016 par la Chine d’un port en eau profonde et d’une zone économique spéciale à Kyaukpyu répond au port construit par New Delhi à Sittwe. Des gisements de titane, d’aluminium, d’uranium, de nickel et de terres rares ont en outre été découverts au Rakhine. Une population n’est-elle dès lors pas souhaitable au Rakhine, afin de pouvoir mieux exploiter ces ressources convoitées ? La situation géographique de la Birmanie, entre la Chine de l’intérieur et l’Océan Indien, apparaît idéale aux yeux de Pékin.

Finalement, à qui profite ce crime ?

L’État d’Arakan est très riche en ressources, les militaires veulent y mettre la main. Le peuple indésirable est chassé, la Birmanie prétend les accueillir à nouveau sur le sol, version officielle du gouvernement birman sous la pression de la Communauté internationale. Mais les camps sont gardés par les mêmes brigades qui les ont chassés. En 6 mois seulement, 2 familles sont retournées et on leur donne un statut d’immigrées. Comment croire au retour dans un pays qui les a martyrisés ? Comment leur permettre de retourner chez eux, de les intégrer ? La Communauté internationale n’a pas trouvé de solution à ces problèmes et en attendant, les exactions continuent. La plupart des Rohingyas ne souhaitent pas retourner en Birmanie, ils attendent qu’on leur rende justice. La situation des Rohingyas et des autres minorités persécutées du pays ne s’améliorera pas tant que l’armée du Myanmar n’aura pas répondu de ses actes devant la justice des épouvantables crimes qu’elle a commis. L’aide humanitaire qui doit permettre aux Rohingyas de reconstruire leur vie doit s’accompagner d’une recherche déterminée du respect de l’obligation de rendre des comptes. La Communauté internationale s’est à plusieurs reprises abstenue de faire le nécessaire pour les Rohingyas par le passé, mais elle ne doit pas répéter cette erreur.

Share on facebook
Share on twitter
Share on linkedin
Share on email

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.