Ouïghours de Chine : un crime passé sous silence ?

Arthur Dufau

Depuis une dizaine d’années, le gouvernement chinois mène une politique répressive contre une minorité vivant dans le nord-ouest du pays : les Ouïghours. Malgré une volonté de garder ce qu’il se passe sous silence, de nombreuses preuves de persécutions fuitent et mettent la lumière sur une grave atteinte aux droits de l’Homme.

Les Ouïghours sont l’une des 55 minorités ethniques chinoises et vivent majoritairement dans la province du Xinjiang, au nord-ouest du pays. Ils sont turcophones et en grande majorité musulmans sunnites. Avec une population de 11,5 millions de personnes, les Ouïghours sont la première minorité de cette région. Selon les derniers recensements officiels, ils représentent 48% de la population de la province, alors que les Hans, l’ethnie majoritaire en Chine, représentent environ 40%. Pourtant, au milieu des années 1950, les Hans représentaient moins de 10% de la population de la région. Cette évolution est due à la volonté du gouvernement chinois d’attirer les Hans dans le Xinjiang, par des incitations financières notamment.

Malgré cela, depuis les années 1990 la province du Xinjiang a été sujette à de nombreuses insurrections qui se sont particulièrement accentuées à partir de 2009 lors d’affrontements violents à Urumqi, la capitale de la région. S’ensuit une montée en puissance de la violence du gouvernement chinois à l’encontre des Ouïghours et à la mise en place d’une persécution particulièrement organisée. En mars 2014, un attentat kamikaze à la gare de Kunming marque un nouveau pallier et au mois de mai de la même année, le président chinois Xi Jinping déclare la guerre au terrorisme dans la province du Xinjiang.

Le Xinjiang, une prison à ciel ouvert pour les Ouïghours.

Se servant du terrorisme islamiste comme prétexte, une surveillance généralisée se met alors en place, notamment grâce aux nouvelles technologies. Dans le même temps, les moyens alloués à la police dans la province augmentent considérablement. Le territoire est désormais quadrillé de nombreux postes de polices et checkpoints permettant de contrôler systématiquement les habitants de la province. Le système de reconnaissance faciale chinois y est particulièrement bien développé et des caméras sont présentes à chaque coin de rue.

Mais ce qui a particulièrement alerté la communauté internationale est l’apparition de camps d’internements. En 2016, le Parti communiste chinois nomme à la tête de la province du Xinjiang un ancien militaire et haut cadre du parti, Chen Quanguo. Son arrivée accentue la campagne de rééducation amorcée par le gouvernement, jusqu’alors menée par des classes dispensées aux populations jugées déviantes. Les premiers camps sont construits et les taux d’internements augmentent considérablement. Gardés sous silence par le gouvernement, les camps d’internements ont été dévoilés grâce au travail d’un étudiant chinois basé au Canada, Schawn Zhang, qui a répertorié une augmentation importante des appels d’offres et annonces de recrutements pour des centres de formation professionnelle dans la région. Depuis, des images satellites et de nombreux témoignages sont venus confirmer ces découvertes.

Les personnes envoyées dans les camps sont généralement ciblées pour leurs pratiques religieuses, que le gouvernement considère comme excessive et que la surveillance généralisée a permis de contrôler, mais également lorsque ceux-ci ont séjourné dans des pays jugés à risque. Les arrestations touchent souvent des familles entières et les durées d’internements sont totalement arbitraires. 

Justine Houllé

Les Ouïghours, victimes d’une répression organisée.

Aujourd’hui, la situation pour la population ouïghoure localisée dans la province du Xinjiang en Chine est critique : parmi les 11,5 millions de Ouïghours qui habitent la région, on dénombre depuis 2018 plus d’un million de populations kazakh et ouïghoure détenues dans des camps de ‘rééducation’. Hormis l’objectif premier qui est de soumettre les Ouïghours au Parti Communiste chinois et de casser les pratiques religieuses de la minorité, l’internement et l’endoctrinement forcés ne sont pas les seuls crimes alloués à Pékin : selon les témoignages d’exilés ouïghours en Occident, il faut également prendre en compte les cas de mauvais traitements entraînant souvent la mort, les disparitions, la propagande sur les enfants, la torture à l’électricité, le viol anal et vaginal, l’intimidation des proches réfugiés à l’étranger par le chantage sur la famille restée dans la province du Xinjiang, ou encore le travail forcé -particulièrement dans les champs de coton de la région-, la destruction de la culture ouïghoure, la surveillance de masse et la répression de cette population minoritaire en Chine.

La stérilisation forcée des femmes ouïghoures par les autorités chinoises rend la situation d’autant plus complexe aujourd’hui que cette politique vise à réduire démographiquement cette population et s’inscrit dans une pratique génocidaire, comme le stipule l’article 2 de la partie D de la Convention de Genève de 1948. Le rapport de l’anthropologue allemand Adrian Zenz publié fin juin 2020 fait également état de poses forcées de stérilet, de ligatures de trompes et d’autorisation requise de la part des autorités chinoises pour concevoir un enfant.

Par ailleurs, le gouvernement chinois nie aujourd’hui toute accusation liée à ces crimes et soutient que ces camps sont plutôt des centres d’enseignement et de formation professionnelle : Wang Wenbin, porte-parole de la diplomatie chinoise, soutient que la politique actuelle dans la région du Xinjiang « ne vise aucun groupe ethnique spécifique ni religion », de même que Xing Jisheng, secrétaire de la délégation chinoise à l’ONU, affirme que ces rapports et ces témoignages sont remplis de « préjugés », « d’inventions » et d’« accusations infondées ».

La communauté internationale est divisée.

Force est malheureusement de constater que la communauté internationale réagit trop peu face à cette crise majeure du 21ème siècle, et ce silence provoque une divergence de positions et une limitation des moyens d’action contre Pékin. Certains pays n’agissent pas afin de conserver des intérêts commerciaux stables avec la Chine, puisque le gouvernement chinois est pour une grande partie de ces États le premier prêteur, mais aussi un investisseur colossal quant aux nouvelles infrastructures, aux nouvelles technologies. D’autre part, la Chine bénéficie du soutien politique et diplomatique de la part de nombreux États de la communauté internationale mais aussi de pays siégeant au Conseil de l’ONU, comme par exemple la Russie, l’Arabie Saoudite, l’Iran, la Palestine. En juillet 2020, ils étaient notamment 46 États à soutenir la Chine à l’ONU.

Face à cette solide coalition politique et idéologique autour de Pékin, Washington met en place, en juin 2020, une loi accusant directement les responsables chinois d’internement de masse des populations musulmanes ouïghoures, et va plus loin en imposant des sanctions à 11 entreprises chinoises qui contribuent, par leur mise en esclavage des Ouïghours à travers le travail forcé, à la politique de persécution chinoise envers cette minorité. En France, le ministre des Affaires Étrangères Jean-Yves Le Drian condamne ouvertement à l’Assemblée Nationale en juillet 2020 la politique chinoise dans la province du Xinjiang et exhorte Pékin à permettre l’accès à des observateurs indépendants dans la région ainsi qu’à la Haut-Commissaire aux droits de l’Homme de l’ONU ; cette demande est formellement rejetée par Pékin qui empêche l’accès sous prétexte d’ingérence dans ses affaires nationales.

Toutefois, le silence reste majoritairement le mot d’ordre de la communauté internationale face à cette violation profonde des droits de l’Homme. C’est donc pour cette raison que de nouvelles stratégies, plus ‘locales’ et numériques, sont mises en place dans le but de rendre justice et liberté à cette minorité ethnique ouïgoure persécutée dans la province du Xinjiang en Chine. Par la création du hashtag #FreeUyghurs, par le déferlement d’images bleues claires sur la toile, symbole de soutien aux populations ouïghoures, mais encore grâce à la transparence du combat de l’eurodéputé Raphaël Glucksmann pour la reconnaissance du crime perpétré par Pékin sur cette minorité musulmane, la mobilisation est soutenue en grande partie par la jeunesse. D’autre part, grâce au poids que prennent les accusations faites aux firmes multinationales entretenant des liens avec des sous-traitants locaux chinois et exploitant de fait les Ouïghours, accusations qui peuvent les contraindre à stopper ces contrats, la mobilisation a essentiellement lieu aujourd’hui sur les réseaux sociaux. Ce crime, passé sous silence par la communauté internationale parce que signe d’une incapacité humanitaire à agir, commence néanmoins à être reconnu et requiert plus de médiatisation, de reconnaissance, mais aussi davantage de sanctions envers la Chine aujourd’hui.

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0 réponse sur « Ouïghours de Chine : un crime passé sous silence ? »

Tellement édifiant que cela en est à peine croyable. Mais nous avons connu les pratiques de la Chine au Tibet dès 1949. L’imagination tortionnaire est aux commandes et la rhétorique politique de déni et de manipulation convoquée. Puisse cet article agir sur l’opinion.

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