Peuple autochtone du Canada : une mise à l’écart de la société toujours persistante aujourd’hui ?

Une dénomination complexe 

Le terme « Autochtone » est par essence polysémique : valable aussi bien pour certaines populations du Canada que pour d’autres dans le monde, il désigne une personne vivant actuellement sur une terre dont elle est originaire, n’étant pas de passage et n’ayant pas immigré sur cette terre, et dont les ancêtres y ont également vécu. Le terme « Autochtone » est donc applicable à ce qu’on appelle les Autochtones ou le peuple autochtone du Canada et regroupe aujourd’hui, selon la Loi Constitutionnelle de 1982 constituant l’annexe B de la Loi de 1982 sur le Canada, des « Indiens, des Inuits et des Métis du Canada ».

Au Canada, un Indien, appelé aussi Amérindien, désigne de manière plus globale les Premières Nations, c’est-à-dire les premiers habitants du territoire que l’on appelle aujourd’hui le Canada, et ne concerne pas les Inuits et les Métis. En raison des connotations plutôt négatives et/ou juridiques des termes « Indien » et « Amérindien », le terme « Premières Nations » est entré majoritairement dans les usages depuis 1980. On dénombre actuellement au Canada 634 Premières Nations avec une diversité linguistique de près de 50 langues et un établissement géographique pour la majorité situé dans les terres au sud de l’Arctique. Ensuite, les Inuits sont un autre peuple autochtone du Canada : habitant pour la grande majorité dans les régions nordiques du pays, on appelle généralement ce peuple « Inuit Nunangat », en référence à l’eau, la terre et la glace des régions de l’Arctique d’où ils sont originaires. Aujourd’hui, on recense huit principaux groupes inuits au Canada, comme par exemple les Inuits du Labrador, d’Ungava ou encore de l’île de Baffin : ces populations parlent l’inuktitut, la langue inuite, qui comprend 5 dialectes au Canada. Quant aux Métis du Canada, ce sont l’un des 3 peuples autochtones reconnus du pays : ayant la caractéristique d’être à la fois d’origine autochtone et européenne, ils vivent en grande partie dans les provinces des Prairies, en Ontario et également dans d’autres parties du Canada. Aujourd’hui, ce peuple autochtone possède une culture riche fortement ressentie dans la langue parlée par ces populations : bien qu’éduqués en français ou en anglais, les Métis parlent couramment le michif, mélange entre la langue crie, la langue des Saulteaux et quelques mots français. 

Un panorama historique comme témoignage du colonialisme et d’une logique juridique d’« assimilation forcée » envers le peuple autochtone du Canada

En raison des zones géographiques dans lesquelles les groupes autochtones se situent, leurs pratiques de vie sont légèrement différentes : par exemple, les Inuits sont traditionnellement des chasseurs, des cueilleurs qui se déplacent au fil des saisons d’un camp à un autre. Pourtant, le peuple autochtone du Canada, c’est-à-dire les Premières Nations, les Inuits et les Métis, habite dans le pays depuis toujours et vit selon des systèmes culturels, politiques, économiques et sociaux complexes mais bien établis avant même l’arrivée des Européens sur le territoire. C’est donc notamment l’arrivée des Britanniques et des Français en Amérique du Nord qui bouleverse l’organisation et la vie du peuple autochtone : cela symbolise le début d’établissement de nombreux traités et alliances, permettant de comprendre la manière dont les relations du Canada avec le peuple autochtone se sont progressivement dégradées.  

La « chaîne d’alliance », relation diplomatique étoffée entre les Hollandais, par la suite la Couronne britannique et les Autochtones au début du 17ème siècle, représente à ce moment et jusqu’en 1763 les relations entre peuple autochtone du Canada et Européens. Le but de cette alliance est de maintenir la paix entre les peuples européen et autochtone, permettre un accès direct aux ressources naturelles du territoire et ainsi créer des alliances militaires et commerciales en plein contexte de guerre coloniale. Les représentants de la colonie de New York négocient successivement avec les représentants autochtones des Iroquois, du peuple des maisons longues et la Confédération des Six Nations. Officieusement, la Couronne britannique convoite déjà un certain nombre de territoires autochtones. Par la suite, le renouvellement du traité d’alliance entre Autochtones et Européens se symbolise par un don de wampum, ceinture de coquillages symbolique pour le peuple autochtone. De nombreux traités de paix et d’amitié sont également signés, par exemple entre la Couronne et les peuples Mi’kmak, Passamaquoddy et Wolastoqiyik : les traités de Boston de 1725-1726 et d’Halifax de 1752 permettent aux Autochtones de chasser et de pêcher selon leurs coutumes, mais aussi de commercer en toute liberté et d’avoir le privilège d’être approvisionnés de provisions et de munitions par la Couronne. La guerre de la Conquête, entre Français-Britanniques et entre Britanniques-Américains, donne cependant la possibilité aux Autochtones d’influencer la guerre par leur sens de la diplomatie et leur efficacité à combattre dans des situations climatiques rudes, à la différence des soldats nord-américains et européens : toutefois, la Couronne britannique saisit l’importance des liens établis entre le peuple autochtone et les Français, c’est donc pour cette raison qu’elle va mener une politique d’établissement de liens stratégiques forts avec les Premières Nations dès 1755 qui traduit par la suite une volonté de maîtriser les territoires autochtones. Cela aboutit, de 1763 à 1766, à la guerre de Pontiac lors de laquelle une coalition autochtone menée par le chef Odawa Obwandiyag s’oppose à la domination britannique. La Proclamation royale de 1763, en permettant la colonisation et l’installation de sujets de la Couronne non autochtones sur des territoires autochtones, en se revendiquant souveraine de ces territoires et en affirmant être la seule à pouvoir établir des traités avec les autochtones, donne l’occasion à la Couronne britannique d’établir son pouvoir en territoire qu’elle prétend protéger, alors même qu’elle est la première attaquante. Par ailleurs, l’article 35 de la Loi Constitutionnelle de 1982 acte la Proclamation royale comme base constitutionnelle des traités autochtones au Canada, ce qui pose bien entendu problème aujourd’hui pour le peuple autochtone du pays et leur situation de vie. 

La politique coloniale devient progressivement de plus en plus stricte envers le peuple autochtone : entre la Conquête et la Confédération, les alliances Britanniques-Autochtones laissent le champ libre à l’intrusion britannique sur les territoires traditionnels afin d’y installer les colons blancs. Le gouvernement colonial chasse les Autochtones de leurs propres terres et c’est à ce moment qu’apparaissent notamment les premières réserves. Paradoxalement, l’établissement de traités mêlés aux alliances Autochtones-Britanniques contre la volonté d’expansionnisme de la nouvelle république américaine amenuisent la force de position et les possessions géographiques ancestrales du peuple autochtone : par exemple, le traité de Paris aboutit à l’instauration d’une nouvelle frontière internationale qui coupe le territoire traditionnel autochtone et transfère une partie de leurs terres du Sud aux États-Unis, le traité de Selkirk en 1817 dans lequel les Autochtones renoncent à leur droit foncier dans la région adjacente aux rivières Assiniboine et Rouge en échange d’une livraison de 100 livres de tabac par an, ou encore les « cessions des terres du Haut-Canada » établies dans des traités signés par des Premières Nations et des loyalistes.

Les traités signés symbolisent également la volonté d’étendue du territoire canadien et le contrôle du peuple autochtone. En effet, la Loi sur les Indiens représente, d’une certaine manière, l’apogée de la politique d’« assimilation forcée » subie par le peuple autochtone : introduite en 1876 sur la base d’ordonnances coloniales visant à éradiquer la culture des Premières Nations et à assimiler leurs membres à la société eurocanadienne, et modifiée à plusieurs reprises au vue d’articles assez discriminatoires, cette Loi permet au « gouvernement fédéral d’administrer les Indiens, les gouvernements locaux des Premières Nations et la gestion des terres de réserve et des fonds communautaires ». Cependant, cette loi ne concerne que les Premières Nations et exclue les Inuits et les Métis, pourtant eux aussi considérés comme peuple autochtone du Canada. La loi définit également les critères alloués au statut d’Indien, qui permet notamment de reconnaître juridiquement l’ascendance d’une personne aux Premières Nations et ainsi de lui accorder certains droits, comme celui par exemple d’habiter sur des terres de réserve. Dans une logique d’homogénéisation et d’assimilation des Autochtones à une population non autochtone, la Loi interdit aux membres des Premières Nations d’exprimer leur identité par l’activité culturelle et religieuse notamment. De plus, pas moins de 150 000 jeunes filles et garçons des Premières Nations ont été enlevés à leurs familles et envoyés, entre 1831 et 1996, dans des pensionnats indiens financés par le gouvernement, dirigés par les églises et avec pour objectif d’éduquer, de convertir les jeunes autochtones au catholicisme et aux valeurs européennes, et de les assimiler à la culture canadienne ; on estime aujourd’hui que 6 000 enfants environ y seraient décédés et les séquelles psychologiques restent très lourdes à porter pour ceux qui en sont sortis et qui ont subi un dénigrement constant de leur culture autochtone. Des réformes vont avoir lieu dès 1951, qui créent de nombreuses polémiques, mais la Commission royale d’enquête sur les peuples autochtones signale en 1996 dans un rapport que de nombreux articles de la Loi sur les Indiens sont oppressifs et que le statut d’Indien n’est qu’un outil de destruction culturelle : en effet, dès l’obtention d’un diplôme universitaire, d’un titre professionnel de médecin ou d’avocat, un membre de la Première Nation perd son statut d’Indien, ce qui est tout à fait inégal et leur octroi toute possibilité de véritable interaction avec la société non autochtone. Les révélations faites par la Commission de Vérité et de Réconciliation du Canada accélèrent l’engagement politique pour lutter contre les discriminations et le réveil des populations sur ce problème national majeures. Ainsi, les réformes sont toujours actuelles au Canada et suscitent une mobilisation grandissante, au sein du peuple autochtone mais également à plus grande échelle dans le pays. 

Aujourd’hui, la sonnette d’alarme est tirée pour la reconnaissance et l’égalité envers le peuple autochtone du Canada

Au Canada, depuis 2016 plus de 1,6 million de personnes s’identifient comme Autochtones, ce qui représente 4,9% de la population du pays. En détail, ces statistiques signifient que 977 230 personnes ont déclaré une ascendance aux Premières Nations du Canada, 65 025 se déclarent Inuits et 587 545 se déclarent Métis. On remarque également un autre fait depuis 2016 : la population autochtone est en régulière augmentation depuis 2006, avec un taux de 42,5%, ce qui dépasse même la courbe des populations non autochtones du Canada. Cette démographie autochtone à la hausse souligne plusieurs faits : les Autochtones désirent être reconnus au sein de la société et du gouvernement canadien, mais désirent aussi revendiquer leurs origines de premiers habitants du Canada, trop peu prises en compte actuellement. Ces statistiques ont surtout permis d’apercevoir la logique assez paradoxale de mise à l’écart des peuples autochtones au Canada, malheureusement moins dominante mais toujours présente dans la société actuelle. En effet, le peuple autochtone est fréquemment victime de racisme, d’inégalité d’accès aux ressources alimentaires, aux services publics, et les conséquences sur la santé et le bien-être socioéconomique du peuple autochtone sont désastreuses aujourd’hui : par exemple, en 2016, 5 jeunes enfants de la communauté d’Attawa-piskat se sont suicidés, mais de nombreuses manifestations des communautés autochtones émergent partout dans le pays, comme celle par exemple menée par les chefs de la nation Wet’suwet’en contre la construction d’un gazoduc de la compagnie Coastal GasLinksur leur territoire. De plus, les conditions socioéconomiques du peuple autochtone sont affectées par la discrimination vécue et l’écart perdure entre population autochtone et non autochtone au Canada. Par exemple, l’Assemblée des Premières Nations et le Centre canadien de politiques alternatives exposent dans un rapport de 2019 un fait scandalisant : « 47% des 254 100 enfants inscrits des Premières Nations au Canada vivent dans la pauvreté », ce qui est 4 fois plus probable que pour les enfants non autochtones et non racialisés. 

En protestation contre la Loi C-45 du gouverneur Stephen Harper, appelée Loi sur l’emploi et la croissance, le mouvement Idle No More émerge en novembre 2012 en plein milieu autochtone : les militants dénoncent une loi qui réduit les « droits et l’autorité des communautés autochtones tout en permettant aux gouvernements et aux entreprises de faire avancer plus facilement des projets sans évaluation environnementale rigoureuse ». Cette protestation, devenue globale, amène le gouvernement Trudeau en 2016, en accord avec la Commission de Vérité et de Réconciliation du Canada mentionnée plus haut, annonce son « engagement à observer les lois du Canada, y compris les traités conclus avec les peuples autochtones ». Les Autochtones espèrent, par ces mesures, ouvrir la voie à des changements et des révisions concernant la citoyenneté afin de « mieux refléter l’histoire des Autochtones et faire en sorte que les citoyens en devenir soient bien informés sur les questions autochtones ». Récemment, un projet de Loi C-15 concernant la Déclaration des Nations Unie sur les droits des Peuples autochtones a démarré le 23 septembre 2020 au sein du gouvernement canadien : le texte prévoit « l’obligation pour le gouvernement du Canada de prendre les mesures nécessaires pour veiller à ce que les lois fédérales soient compatibles avec la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones et d’élaborer et de mettre en œuvre un plan d’action visant à atteindre les objectifs de la Déclaration ». À terme, le Ministère de la Justice, et plus généralement le gouvernement du Canada, s’engagent à régir leurs relations avec le peuple autochtone selon ces principes clés : « le gouvernement du Canada reconnaît que toutes les relations avec les peuples autochtones doivent être fondées sur la reconnaissance et la mise en œuvre de leur droit à l’autodétermination, y compris le droit inhérent à l’autonomie gouvernementale », « la réconciliation est le but fondamental de l’article 35 de la Loi constitutionnelle de 1982 » afin d’établir et maintenir « un cadre de vie commune fondé sur le respect [mutuel entre population autochtone et non autochtone], pour favoriser des nations autochtones solides, saines et durables au sein d’un Canada fort », enfin « le gouvernement du Canada reconnaît qu’un engagement significatif avec les peuples autochtones vise à obtenir leur consentement préalable, donné librement et en connaissance de cause, lorsque le Canada propose de prendre des mesures ayant une incidence sur les peuples autochtones et leurs droits sur leurs terres, leurs territoires et leurs ressources ».

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