Tunisie : Le tournant autoritaire de Kaïs Saïed

Le président tunisien Kaïs Saïed à Tunis, en septembre 2019. (AP/Le Monde)

Le 25 juillet 2021, le président tunisien, Kaïs Saïed, avait décrété la suspension du Parlement pour un mois ; 8 mois plus tard, le 30 mars 2022, le Parlement est finalement dissous dans un contexte de grave crise sociale et sanitaire que le pays n’avait plus connu depuis la Révolution de 2011.  

Élu sur la promesse de lutter contre la corruption et de redresser l’économie du pays, le coup de force du chef de l’exécutif était soutenu par une extrême majorité de Tunisiens. En suspendant le Parlement et en limogeant le chef du gouvernement, Kaïs Saïed s’est arrogé de nombreux pouvoirs ; néanmoins, au lendemain du 25 juillet il était soutenu par 87% de la population(1). 

Un pays fracturé par des décennies de crises successives

La chute du clan Ben Ali, puis les avancées démocratiques de 2011 avaient amené un nouvel espoir pour les Tunisiens : une décennie plus tard, l’espoir a laissé place à un profond désarroi. Avec une économie en berne, un chômage autour des 18% surtout chez les jeunes ainsi qu’une défiance accrue envers la classe politique, la société tunisienne connaît actuellement de grosses difficultés accentuées par la crise sanitaire, cette dernière ayant causé 29 000 décès dans ce pays d’un peu moins de 12 millions d’habitants(2). Le fatalisme et la colère qui se sont installés dans une partie de la population s’est traduit par une cristallisation de la vie politique, incarnée par la lutte entre le président et les institutions. 

Kaïs Saïed, juriste de 64 ans, élu en 2019, fut reconnu pour son implication dans la Révolution de Jasmin et pour ses travaux auprès des jeunes du pays. Candidat, il est élu sans étiquette politique avec 72,71% face à Nabil Karoui, incarcéré pour corruption au moment de la campagne. Sans expérience politique, Kaïs Saïed représente alors la probité et une volonté de lutter contre la corruption couplée à une image d’homme respectueux des lois le rendant extrêmement populaire ; néanmoins, les querelles avec le Parlement et la majorité d’Ennahdha vont envenimer la situation.

Des luttes de pouvoir avec les corps intermédiaires

Volontiers populiste, le président tunisien ne parle jamais de démocratie mais préfère invoquer la « volonté du peuple » dont il estime incarner le souhait : ce faisant, il délégitime les autres institutions élues du pays. Dès son élection, Kaïs Saïed a tenu des discours anti-partis, anti-parlements et n’a pas hésité à remettre en cause la constitution de 2014 qu’il estime « dépourvue de toute légitimité et plus valable » . En 2021, il interdit la mise en place d’une Cour constitutionnelle et cherche à instaurer un régime présidentiel ainsi qu’une démocratie directe pour le Parlement ou à revenir à la Constitution de 1959. 

Pendant les deux premières années de son mandat, ses relations avec l’Assemblée furent très conflictuelles, un véritable bras de fer eut lieu et connut une nouvelle étape à l’été 2021. À la suite d’un nouveau scandale de corruption touchant de nombreux leaders politiques, des milliers de manifestants ont défilé le jour de la Fête de la République, le 25 juillet 2021, pour réclamer la dissolution de l’Assemblée des représentants du peuple et un changement de régime. Le soir même, le président décide d’invoquer l’article 80 de la Constitution : de ce fait, il limoge le gouvernement de Mechichi, suspend l’Assemblée pour un mois, lève l’immunité des parlementaires et s’arroge le droit de gouverner par décrets. Le 1er août, deux députés sont arrêtés pour avoir manifesté contre ce qui est dénoncé comme un « coup d’État » par de nombreux partis politiques.  

Le 24 août, le président annonce la prolongation sine die de la suspension du Parlement. N’étant pas autorisé par la Constitution, il suspend cette dernière pour soumettre une nouvelle réforme du système politique via un référendum qui doit normalement se tenir le 25 juillet 2022. Après avoir dissous l’Instance chargée du contrôle de la constitutionnalité des projets de loi et l’Instance de lutte contre la corruption, il récupère le pouvoir législatif et confirme son droit de gouverner par décrets. Enfin, le président charge le 29 septembre Najla Bouden de former un nouveau gouvernement, première femme à ce poste dans le monde arabe. 

Le coup de force s’accentue dès le début de l’année 2022 avec la dissolution du Conseil supérieur de la magistrature, mais c’est une réunion virtuelle d’une centaine de députés le 30 mars qui met le feu aux poudres. Alors que les députés ont voté la fin des mesures d’exception, le président décide de dissoudre le Parlement, contournant une nouvelle fois la Constitution, en dénonçant l’illégalité de cette réunion et en affirmant avoir empêché un coup d’État.

 

bYlOVEXPQ4h3X4128 uMQH HyAl9oQzF4q2NYuayHw UIZ8iyAjuWod2rjCLmidgMxDauIobYlKmS5atvYyKo9chc3mysTB3 zkB1sAlOWXR7PwkM3CEEVlUBK6BhnGsoRtZOKlIobKWOjtqrw

Le risque d’un retour en arrière

Cet état d’exception fait craindre une crispation sécuritaire des autorités du pays, soutenues par l’armée et la police, puisque le président s’impose comme seul décideur politique et écarte les acteurs politiques et sociaux du pays. Sa volonté de « renverser le système » est encore aujourd’hui soutenue par une majorité de citoyens, toutefois les sondages soulignent un rejet croissant vis-à-vis du président et le blocage politique que connaît le pays depuis maintenant 10 mois entraîne encore plus de défiance chez une partie des électeurs qui manifestent contre le président. Encore aujourd’hui, les contours du nouveau projet constitutionnel du président ainsi que le découpage électoral prévus pour le référendum sont flous, le président ne s’appuyant, de plus, que sur une consultation internet pour mettre en avant sa révision des institutions. 

Avec ces entraves à la démocratie tunisienne, le risque de voir les prochaines échéances électorales contestées est important ; la situation dans le pays inquiète la communauté internationale, de même que l’Union européenne appelle la classe politique tunisienne à « respecter la Constitution, ses institutions et l’État de droit. Nous les appelons également à rester calme et d’éviter tout recours à la violence afin de préserver la stabilité du pays »? Quant à la Ligue arabe, elle exhorte la Tunisie à « traverser rapidement la phase de turbulence actuelle, à rétablir la stabilité et le calme et la capacité de l’État à travailler efficacement pour répondre aux aspirations et aux exigences du peuple ».

Symbole d’une transition démocratique réussie, les difficultés économiques du pays ainsi que le rejet d’une partie de la classe politique ont favorisé l’émergence d’un homme fort prêt à renverser toutes les institutions et garde-fous du pays pour s’arroger un maximum de pouvoirs. La classe politique se retrouvant muselée, la société civile tunisienne arrivera-t-elle à revenir aux fondamentaux de la révolution de 2011 pour éviter le retour d’un régime autoritaire dans le pays du Jasmin ?

Sources :

Crédits photos :

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.