Une Libye en lambeaux

TRIPOLI, LIBYA - JULY 07: Lilia Delgado-Ramadan looks over items left in her destroyed dining room in her damaged house in Ain Zara, southern Tripoli on July 7, 2020 in Tripoli, Libya. Just weeks after the Tripoli Government (GNA) and the rival eastern government declared a ceasefire and three months after Turkish-backed, pro-government forces pushed General Khalifa Haftar's forces from Tripoli creating a lull in fighting, tensions in Tripoli are once again on the rise. Government infighting, foreign interference, a failing economy, rival armed factions, fresh protests and the government's struggle to contain the spread of coronavirus, have all contributed to fears of a fresh chapter of chaos and violence. Since the 2011 Arab spring uprising and the killing of dictator Moammar Gaddafi, Libya has descended into years of chaos with residents across the country plagued by water and food shortages, constant power outages and threats of violence, creating little chance to rebuild their lives after years of war and instability. (Photo by Nada Harib/Getty Images)

Le 4 avril 2019, le maréchal Khalifa Haftar, à la tête de l’Armée nationale libyenne (ANL), lance une offensive contre la capitale Tripoli ayant pour objectif d’en prendre le contrôle, alors que celle-ci est le siège du Gouvernement d’accord national (GAN). L’ANL est le bras armé du gouvernement de « Tobrouk », ville de l’Est libyen où siège un des deux gouvernements libyens. Depuis 2014 et la deuxième guerre civile libyenne, la Libye est divisée entre deux pouvoirs rivaux, chacun revendiquant la légitimité et le contrôle du territoire : Le GAN de Fayez Al-Sarraj, qui est basé à Tripoli et reconnu par la communauté internationale, contrôle la Tripolitaine, soit le nord-ouest du pays. Le gouvernement de « Tobrouk », dont la figure politique et militaire est le maréchal Haftar, contrôle la Cyrénaïque et une partie du Fezzan, respectivement l’Est et le Sud du pays.

L’ANL d’Haftar regroupe en son sein plusieurs groupes, que ce soit d’anciens militaires proches de Kadhafi, des milices tribales mais aussi certaines ayant un passé de gangstérisme. Le conflit libyen étant internationalisé, le maréchal Haftar peut compter sur le soutien de la Russie, de l’Égypte et des Émirats arabes unis notamment. À l’inverse, le gouvernement de Fayez Al-Sarraj est soutenu militairement et financièrement par la Turquie ainsi que le Qatar. C’est d’ailleurs ce soutien qui a principalement permis aux forces du GAN de repousser les offensives de l’ANL lors du siège de Tripoli, qui s’est soldé par un retrait des forces du maréchal Haftar le 6 juin 2020, après 14 mois de combats. L’implication de puissances étrangères a même poussé l’ONU à qualifier le conflit libyen de « guerre par procuration », qui voit ces puissances continuer à approvisionner les deux armées. Outre la violation de l’embargo de l’ONU sur les armes (résolution 1970 du Conseil de Sécurité), l’afflux de combattants étrangers ainsi que d’armes de guerre sophistiquées telles que les drones ont conduit à une intensification du conflit.

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13 March 2020, Libya, Tripoli: Fighters of Libya’s UN-backed Government of National Accord (GNA) of Fayez al-Sarraj, fire their weapons at the forces of the self-styled Libyan National Army (LNA) led by Libyan strongman Khalifa Haftar, at Ain Zara frontline, in the southern suburbs of capital Tripoli. Photo: Amru Salahuddien/dpa (Photo by Amru Salahuddien/picture alliance via Getty Images)

Depuis la fin de l’offensive menée par l’ANL en juin dernier, le pays est donc confronté plus que jamais à une triple crise : humanitaire, politique et sécuritaire. Entre le 1er avril 2019 et le 30 juin 2020, la Mission d’appui des Nations-Unies en Libye (MINUL) a recensé au moins 1043 victimes civiles (462 morts et 581 blessés) et plus de 220 000 civils déplacés. Les groupes armés, notamment ceux affiliés à l’ANL, ont participé à des crimes de guerre comprenant des exécutions extrajudiciaires, des enlèvements, des actes de torture et des disparitions forcées.

À Tarhounah, ville située à 80 km au sud-est de la capitale Tripoli, plusieurs charniers ont été découverts depuis que les groupes armés affiliés à l’ANL ont battus en retraite. Cette ville qui vit principalement d’agriculture a été le théâtre d’atrocités perpétrées par un groupe connu, celui de la famille Kanis, qui contrôlait la ville et s’était ralliée au maréchal Haftar lors de son offensive contre Tripoli. 338 habitants de la ville étaient portés disparus depuis que les Kanis contrôlaient la ville. Les autorités du GNA, après avoir récupéré Tarhounah, ont pu identifier 120 corps répartis entre 27 charniers. Certains des corps retrouvés laissaient entrevoir des traces de torture, tandis que d’autres avaient les mains ligotées. C’est désormais la Tripoli’s Public Authority for Search and Identification of Missing Persons qui s’occupe de faire le travail d’identification des corps des victimes. Avec un système judiciaire pratiquement effondré et des services de police dysfonctionnels de part et d’autre des gouvernements rivaux, il est difficile d’imaginer que les responsables seront effectivement jugés. C’est ce qui a donc poussé Mme. Fatou Bensouda, Procureure générale à la Cour pénale internationale (CPI), à poursuivre les enquêtes, malgré les avancées récentes sur le plan politique concernant le processus de paix libyen (cessez-le-feu du 23 octobre 2020) : « Les victimes d’atrocités commises en Libye doivent être assurées que, nonobstant tout cessez-le-feu ou accord futur, les personnes présumées responsables de crimes graves relevant de la compétence de la CPI seront arrêtées sans délai et remises à la Cour pour faire face à des accusations pour leurs crimes présumés »[1], a souligné Mme Bensouda devant le Conseil de sécurité, le Mardi 10 novembre 2020.

À cela s’ajoute bien évidemment la situation plus que préoccupante des demandeurs d’asile cherchant à rejoindre l’Europe. Outre les conditions de voyage déplorables, certains risquent la torture, les abus sexuels et le travail forcé s’ils sont détenus en Libye. À cet égard, Mme. Bensouda a exhorté « toutes les parties au conflit à mettre immédiatement fin à l’utilisation de ces lieux (de détention) pour maltraiter et commettre des crimes contre des civils. Le droit international et le Statut de Rome interdisent l’utilisation des centres de détention de cette manière »[2]. Elle a également appelé à ce que les observateurs et enquêteurs internationaux puissent avoir pleinement accès aux centres de détention en Libye.

Le 24 décembre 2021, l’élection présidentielle libyenne doit avoir lieu. C’est donc dans l’attente de ce scrutin que des délégués libyens censés représenter la diversité politique et sociale du pays se sont retrouvés en Suisse le lundi 1er février 2021 pour le lancement d’une réunion de 5 jours à l’issue de laquelle les délégués devront choisir un Premier ministre intérimaire ainsi qu’un conseil présidentiel unifié de trois personnes. Le 5 février, ce Forum du dialogue politique libyen (FDPL) s’est soldé par la sélection d’un exécutif provisoire unifié.  La Représentante spéciale par intérim du Secrétaire général pour la Libye, Stephanie Williams, a déclaré devant les délégués libyens être « heureuse d’être témoin de ce moment historique, vous avez surmonté vos différences, vos divisions et les nombreux défis auxquels vous avez été confrontés au cours de ce parcours difficile mais fructueux, dans l’intérêt de votre pays et du peuple libyen »[3].

Il ne reste donc plus qu’à espérer que ce processus politique puisse être honoré par les différents acteurs politiques et militaires du pays. Cet exécutif provisoire unifié doit désormais pleinement mettre en œuvre l’accord de cessez-le-feu du 23 octobre 2020, mais surtout entreprendre des réformes économiques et sociales pour améliorer les conditions de vie des libyens n’ayant que trop souffert ces dernières années.


[1] News.un.org, « Libye : la CPI va continuer à enquêter, même dans un contexte d’avancées sur le plan militaire ou politique », 10 novembre 2020.

[2] Ibid

[3] News.un.org, « Libye : l’ONU se félicite de la sélection d’un exécutif provisoire unifié », 5 février. 2021.

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